Jean Cocteau
Lycée
Miramas cedex
 

Pas faim

dimanche 20 mars 2011, par Myriam Remigy

Emily faisait trente-neuf kilos pour un mètre soixante-cinq. Elle se trouvait grosse. Je suis gênante, pensait-elle. Je prends trop de place. Il y a deux catégories de personnes : les gens qui respirent l’air sans y penser, et ceux qui pensent qu’ils respirent trop d’air, qu’ils sont de trop. Emily faisait partie de cette dernière catégorie.
Comme vous l’aurez compris, Emily était mince, d’une minceur extrême. Plus le temps passait, plus elle franchissait la limite entre minceur et maigreur.
Emily entrait en seconde. Où elle n’arrivait pas à s’adapter. « Squelette » l’appelaient ceux de sa classe, et Emily pensait au fond au fond d’elle-même que c’était faux. L’anorexie est une sorte de surdité qui nous isole, elle en était l’exemple vivant. L’anorexie affaiblit le corps, le cœur. Le cœur qui bat trop fort. Tellement fort qu’on plaque ses mains sur cette cage thoracique saillante pour lui dire « Arrête, arrête. »
Après le premier trimestre, sa mère découvrit son manque de vie sociale et décida de l’inscrire dans la troupe de théâtre du lycée.
Emily avait encore perdu des kilos, encore faibli. Elle avait mal, partout.
Et ce fut étrange de se mêler à ces comédiens débordant de vies, colorés, gais. Elle était comme un fantôme parmi les clowns.
Pendant le premier après-midi on parla, on dansa, on improvisa, on échangea. Le professeur mit les élèves en groupe. Elle se retrouva avec Léa. Une grande rousse pleine de vie, avec de beaux yeux verts. Emily avait envie d’être comme elle. Mince mais avec des formes. Elle aussi avait des yeux verts. Mais ils étaient toujours baissés, cachés sous sa frange brune. Les élèves se connaissaient depuis quelques heures à peine mais ils s’aimaient déjà. Ils se protégeaient tous. Chacun était le grand frère de l’autre. Emily se surprit à rire, rire aux éclats avec Léa. Enfin une amie, se dit-elle.
Un jour, Léa proposa d’aller manger dans un fast-food. Elle hésitait entre accepter et refuser au risque de perdre sa nouvelle amie.
Elle choisit d’accepter. Elle y alla donc, l’angoisse au ventre. Elle n’avait jamais vraiment entretenu de relation amicale avec qui que ce soit.
Quand elle arriva au fast-food, elle vit Léa, dans une jolie robe bleue, qui lui souriait. Elles s’assirent à une table et Léa posa la question à laquelle Emily s’attendait : « Alors, tu prends quoi ? »
Rien. Emily ne voulait rien. Léa insista. Elle répondit encore « non ».
Léa se rassit. Son regard lumineux se fit dur. « Ma sœur aussi, elle était comme toi. Sauf qu’elle en est morte. Et moi je ne veux pas que tu meures. »
Léa se releva, commanda et revint avec le plateau. Elle posa devant Emily un hamburger et une barquette de frites. Emily ne mangerait pas ! Non, non ! Elle blanchit.
« Mange. »
Emily doutait. La première bouchée serait la pire, mais peut-être que ça irait tout seul ensuite.
La jeune fille saisit une frite, croqua dedans. Elle sentit le sel et le gras s’immiscer dans sa bouche. Peu à peu sous le regard protecteur de Léa, elle finit la barquette puis se leva. « Je vais aux toilettes ». Léa la saisit par la main. « Non, tu ne te feras pas vomir »
Elle se rassit. Pleura. Et parla. L’heure passait, elle parlait, parlait, parlait. Cela faisait du bien de parler.
Depuis ce jour, Emily alla mieux. Elle reprit même quelques kilos. Le chemin vers la guérison serait encore long. On ne se débarrasse pas facilement de cette saleté de maladie. Mais avec l’aide de Léa et de ses nouveaux amis, elle réapprenait à vivre et à s’aimer un peu plus, chaque jour.

CONTAMIN Pia et PASTERNAK Maéva.

 
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